Lorsque j'eus l'idée du Bon Beurre, j'écrivis d'un trait cinquante pages puis je tombai en panne. Tout à coup le sujet me dégoûta. Je fourrai les cinquante pages dans un tiroir, où elles dormirent quelques mois. Un jour je les ressortis, je les relus et j'eus une bonne surprise. J'ajoutai une phrase, puis une page, et le reste suivit en trois mois. J'habitais alors un pavillon en meulière à Gournay-sur-Marne où j'étais fort mal. Grâce au Bon Beurre j'ai gardé un excellent souvenir de ce domicile. Je passais des heures charmantes derrière ma machine à écrire, pouffant tout seul quand j'inventais une noirceur particulièrement pommée de mon héros. Le soir, je lisais le travail du jour à ma femme qui me récompensait par des éclats de rire.
Il est exact que l'on a à l'égard de ses œuvres des sentiments paternels. La préférence va tantôt à l'une, tantôt à l'autre. Je me suis assez vite détaché du Bon Beurre, à cause de son succès sans doute, car les parents n 'aiment pas beaucoup ceux de leurs enfants qui réussissent. En outre, pendant plusieurs années, ce livre, je ne sais pourquoi, m'a paru un peu extérieur à moi. Aujourd'hui que je le place dans la perspective de mes autres ouvrages, je vois bien que je devais l'écrire, et dans ce style-là.
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