A ceux qui lui demandent pourquoi il
récrit toujours le même livre, pourquoi encore l'errance de l'enfant
juif dans la forêt, pourquoi le même silence opaque de celui qui « avance à l'intérieur du vide creusé en lui »,
pourquoi sans cesse la candeur post-traumatique, Aharon Appelfeld
répond que, pour lui, la littérature est un éternel périple en haute
enfance. A 8 ans, en 1940, il perdit sa mère, assassinée par les nazis. A
9 ans, il fuit un camp de concentration de Transnistrie, en courant
dans la boue, sur exhortation de son père. Jusqu'à 13 ans, il vécut seul
dans la nature, enfant caché, enfant sauvage, et cette expérience hante
et nourrit son oeuvre littéraire sans pareille.
Initiatique et pudique, d'une retenue entêtante parce que au plus près du moteur humain, le nouveau roman de l'auteur de Tsili, d'Histoire d'une vie et de Floraison sauvage
ne déroge pas à la règle. Amputé d'un bras en bas âge, sans qu'il ait
jamais appris pourquoi, le héros Bruno Brumhart a su transformer cette
blessure originelle en atout secret, parce qu'il est « des choses qu'un homme doit garder pour lui, sans y mêler qui que ce soit ».
Boule de cristal charnue, rejetant systématiquement l'aide de toute
prothèse, le moignon parle. Quand Bruno est encore enfant, surnommé «
Moignonnet » par ses camarades de classe antisémites, les conseils du
bras tronqué sont doctes et apaisants. Ils vont dans le sens du message
subliminal chuchoté par un de ses professeurs, qui guidera toute son
existence : « Les juifs ont oublié qu'il étaient des princes. Le
jour viendra où ils se souviendront de ce qu'ils sont vraiment, et ils
accompliront leur destinée. »
Plus tard, lorsque Bruno est déporté et assigné à la construction de
fours crématoires dont il n'ose envisager la finalité, le moignon
devient miroir féerique au fond duquel il peut prendre des nouvelles de
ses proches, dont il est séparé. Parfois, le membre atrophié ne capte
plus les ondes brouillées par les âmes désormais errantes, et se tait.
Ce sont les plus beaux passages de ce livre épris de vérité, hymne à la
ténacité, fût-elle idéaliste et isolée, de l'homme.
En fuite dans une forêt à la suite de l'incendie du camp, Bruno
survit de jus de mûres et de pommes acides, en compagnie d'un sourd-muet
et d'un mystique toujours en prière. « La délivrance est à un battement de cils »,
répète ce pieux compère, entre deux psalmodies recueillies. Voilà qui
définit à merveille l'écriture d'Aharon Appelfeld, légère et vitale,
gonflée d'espoir et d'énergie. Toujours court et vibrant, chaque
chapitre s'ouvre et se ferme comme une paupière humide, assurant
l'invulnérabilité du regard.
Le 14/11/2009 - Mise à jour le 18/09/2013 à 17h19 Marine Landrot - Telerama n° 3122
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A cinquante ans, Bruno Brumhart revient sur sa vie. Une enfance
confortable, chérie par ses parents, des juifs communistes, un
mystérieux accident dont il n'a aucun souvenir et qui l'a privé d'une
main, et l'innommable : le ghetto, la déportation, sa fuite du camp et
son errance dans la forêt. Comment retourner dans un monde qui a
ordonné, ou laissé faire, la destruction des siens ? Bruno sait que
seule la force d'une profonde fraternité peut apporter la dignité
indispensable pour survivre. Il décide alors de transformer un château,
qu'il a acheté près de Naples, en lieu d'accueil pour les autres
survivants, d'en faire une "étape" sur le chemin du retour.
Description:
Roman
A ceux qui lui demandent pourquoi il récrit toujours le même livre, pourquoi encore l'errance de l'enfant juif dans la forêt, pourquoi le même silence opaque de celui qui « avance à l'intérieur du vide creusé en lui », pourquoi sans cesse la candeur post-traumatique, Aharon Appelfeld répond que, pour lui, la littérature est un éternel périple en haute enfance. A 8 ans, en 1940, il perdit sa mère, assassinée par les nazis. A 9 ans, il fuit un camp de concentration de Transnistrie, en courant dans la boue, sur exhortation de son père. Jusqu'à 13 ans, il vécut seul dans la nature, enfant caché, enfant sauvage, et cette expérience hante et nourrit son oeuvre littéraire sans pareille.
Initiatique et pudique, d'une retenue entêtante parce que au plus près du moteur humain, le nouveau roman de l'auteur de Tsili, d'Histoire d'une vie et de Floraison sauvage ne déroge pas à la règle. Amputé d'un bras en bas âge, sans qu'il ait jamais appris pourquoi, le héros Bruno Brumhart a su transformer cette blessure originelle en atout secret, parce qu'il est « des choses qu'un homme doit garder pour lui, sans y mêler qui que ce soit ». Boule de cristal charnue, rejetant systématiquement l'aide de toute prothèse, le moignon parle. Quand Bruno est encore enfant, surnommé « Moignonnet » par ses camarades de classe antisémites, les conseils du bras tronqué sont doctes et apaisants. Ils vont dans le sens du message subliminal chuchoté par un de ses professeurs, qui guidera toute son existence : « Les juifs ont oublié qu'il étaient des princes. Le jour viendra où ils se souviendront de ce qu'ils sont vraiment, et ils accompliront leur destinée. »
Plus tard, lorsque Bruno est déporté et assigné à la construction de fours crématoires dont il n'ose envisager la finalité, le moignon devient miroir féerique au fond duquel il peut prendre des nouvelles de ses proches, dont il est séparé. Parfois, le membre atrophié ne capte plus les ondes brouillées par les âmes désormais errantes, et se tait. Ce sont les plus beaux passages de ce livre épris de vérité, hymne à la ténacité, fût-elle idéaliste et isolée, de l'homme.
En fuite dans une forêt à la suite de l'incendie du camp, Bruno survit de jus de mûres et de pommes acides, en compagnie d'un sourd-muet et d'un mystique toujours en prière. « La délivrance est à un battement de cils », répète ce pieux compère, entre deux psalmodies recueillies. Voilà qui définit à merveille l'écriture d'Aharon Appelfeld, légère et vitale, gonflée d'espoir et d'énergie. Toujours court et vibrant, chaque chapitre s'ouvre et se ferme comme une paupière humide, assurant l'invulnérabilité du regard.
Le 14/11/2009 - Mise à jour le 18/09/2013 à 17h19
Marine Landrot - Telerama n° 3122
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A cinquante ans, Bruno Brumhart revient sur sa vie. Une enfance confortable, chérie par ses parents, des juifs communistes, un mystérieux accident dont il n'a aucun souvenir et qui l'a privé d'une main, et l'innommable : le ghetto, la déportation, sa fuite du camp et son errance dans la forêt. Comment retourner dans un monde qui a ordonné, ou laissé faire, la destruction des siens ? Bruno sait que seule la force d'une profonde fraternité peut apporter la dignité indispensable pour survivre. Il décide alors de transformer un château, qu'il a acheté près de Naples, en lieu d'accueil pour les autres survivants, d'en faire une "étape" sur le chemin du retour.